Phil Kennedy, le neurologue qui a hacké son propre cerveau

Le neurologue Phil Kennedy est un pionnier dans le domaine des interfaces neuronales directes (ou interface cerveau-ordinateur). Souvent appelé le « père des cyborgs », Kennedy est crédité de la création d’une technologie qui permet à une personne paralysée de contrôler un curseur d’ordinateur en utilisant uniquement son cerveau.

Après avoir rencontré des obstacles dans ses recherches, Kennedy a pris la décision de faire implanter des électrodes dans son propre cerveau dans le cadre d’une expérience controversée.

Cerveau

Les expériences de Phil Kennedy sur des patients gravement paralysés

Kennedy, qui est né en Irlande, dit que son auto-expérience a été motivée par la frustration et par des questions scientifiques irrésolues. Jeune physicien, il était tellement intrigué par le cerveau qu’il retourna à la fac pour obtenir un doctorat en neuroscience. Alors qu’il dirigeait un laboratoire au Georgia Institute of Technology dans les années 1980, avec un petit groupe de pionniers, Kennedy parvint à développer des interfaces cerveau-ordinateur « invasives », littéralement des fils dans le cerveau attachés à un ordinateur. Il est considéré par beaucoup comme le premier à permettre à un patient gravement paralysé de déplacer un curseur d’ordinateur en utilisant son cerveau.

En 1996, après des tests sur des animaux, la U.S. Food and Drug Administration (FDA) a donné l’autorisation à Kennedy d’implanter ses électrodes dans des patients immobilisés par une paralysie si sévère qu’ils ne pouvaient plus parler ni bouger. Son premier volontaire était un professeur d’éducation spécialisée et mère de deux enfants, nommé Marjory, ou « MH », qui a accepté de subir la procédure à la fin de sa vie. Marjory souffrait de sclérose latérale amyotrophique (SLA), ou maladie de Charcot, mais elle a démontré qu’elle pouvait allumer et éteindre un appareil simplement par la pensée. Toutefois, elle était si malade que seulement 76 jours après, elle est morte. Ensuite en 1998, Kennedy a également réalisé avec succès des tests sur Johnny Ray, un ancien combattant vétéran du Vietnam âgé de 53 ans, qui s’était réveillé d’un coma avec son esprit complètement intact, mais incapable de bouger quoi que ce soit, sauf ses paupières.

En 2004, Kennedy a implanté ses électrodes dans le cerveau d’Erik Ramsey, un bénévole qui avait subi un accident vasculaire cérébral catastrophique dans un accident de voiture qui l’avait paralysé à l’âge de 16 ans. Grâce aux données recueillies du cerveau de Ramsey, Kennedy et ses collaborateurs ont continué à publier des articles très médiatisés sur les résultats de leurs recherches dans des revues comme PLOS One et Frontiers in Neuroscience jusqu’à récemment en 2009 et 2011. Un des articles décrivait comment un logiciel pouvait choisir les sons que Ramsey imaginait et lui permettre de prononcer très grossièrement quelques mots simples. Finalement, Ramsey est devenu trop malade pour continuer à participer à la recherche.

La décision de faire des expériences sur son propre cerveau

Alors que les travaux de Kennedy semblaient être sur la bonne voie, la FDA lui retira la permission d’utiliser ses dispositifs sur d’autres patients. Kennedy dit que l’agence a commencé à lui demander plus de données sensibles, comme les facteurs neurotrophiques qu’il utilisait pour induire la croissance neuronale. Lorsque Kennedy n’a pas fourni les données, la FDA a refusé d’approuver des expériences supplémentaires.

Kennedy était pourtant convaincu que le moyen d’amener sa recherche au niveau supérieur était de trouver un bénévole qui pouvait encore parler. Cela lui permettrait de confirmer que son décodeur interprétait correctement ce qu’ils pensaient. Il passa une année à rechercher, sans succès, un bénévole atteint de SLA et qui pouvait encore parler. Kennedy finit par abandonner et à prendre une décision radicale. « Je ne pouvais pas en avoir un. Donc, après beaucoup de réflexion et de méditation, j’ai décidé de le faire sur moi-même », dit-il. « J’ai essayé de m’en dissuader pendant des années. »

Kennedy prit donc les choses en main et paya pour subir une chirurgie visant à installer des électrodes dans son propre cerveau. Puisque les médecins américains ne pouvaient pas effectuer une telle chirurgie, Kennedy s’est rendu à Belize, où des médecins ont accepté d’effectuer la chirurgie pour 25 000 $. La chirurgie de 12 heures a eu lieu en juin 2014, mais elle ne s’est pas déroulée aussi bien que prévu, Kennedy ayant perdu momentanément sa capacité à parler. Il a néanmoins fait suivre sa première chirurgie par une deuxième plusieurs mois plus tard pour implanter des implants électroniques afin de recueillir les signaux de son cerveau.

Une fois la chirurgie terminée, Kennedy commença son auto-test en enregistrant les signaux cérébraux à la fois pendant qu’il parlait et pendant qu’il imaginait parler. Il se concentra sur les phonèmes de base et les mots simples et découvrit que les différentes combinaisons de neurones qui réagissaient quand il parlait et qui réagissaient aussi quand il pensait parler. Cette relation était cruciale pour le développement d’un encodeur vocal précis et sa découverte a été une percée majeure pour Kennedy.

Le regret d’une expérience qui n’a pas été menée à son terme

En dépit des résultats très prometteurs obtenus à partir de son auto-expérience, Kennedy n’a pas pu aller plus loin. Il avait espéré vivre avec les implants dans son cerveau pendant des années pour pouvoir rassembler des données, améliorer son contrôle et publier des articles. Mais l’incision dans son crâne ne s’est jamais complètement refermée, mettant sa vie en danger. Après quelques semaines de collecte de données, Kennedy a été obligé de demander aux médecins d’un hôpital local en Géorgie de retirer les implants. La facture totale de ses opérations est passée à 94 000 $. Kennedy dit l’avoir soumise à sa compagnie d’assurance ; et qu’elle lui a remboursé 15 000 $.

Le neurologue a rapporté ses premières découvertes lors de la réunion annuelle de Neuroscience 2015 qui s’est tenue à Chicago, où son expérience a été accueillie à la fois avec admiration et inquiétude par ses pairs.

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