Les filtres Instagram nous rendent-ils racistes ?

Les réseaux sociaux font partie intégrante de notre quotidien. Tous les jours, nous passons des heures à naviguer d’une plateforme à une autre. Des applications comme Facebook, Snapchat ou encore Instagram nous permettent de partager notre quotidien avec nos abonnés. Cependant, elles nous confrontent aussi chaque jour au regard des autres.

Aujourd’hui, de plus en plus de personnes considèrent les réseaux sociaux comme des créateurs de complexe. Sur Instagram par exemple, on voit défiler tous les jours des images de femmes au corps parfait et au teint clair. Le réseau social, à l’instar de Snapchat, s’est lancé il y a quelques années dans la création de filtres beauté. Et ils rencontrent beaucoup de succès.

Instagram sur un smartphone
Photo de Solen Feyissa – Unsplash.com

Ces filtres donnent l’impression aux utilisateurs d’atteindre le standard de beauté imposé par les réseaux sociaux. Et dernièrement, on a remarqué qu’ils favorisaient également le colorisme.

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La pression de la perfection

Les utilisateurs des réseaux sociaux doivent aujourd’hui avoir un mental d’acier. En effet, le fait de voir chaque jour des visages et des corps frôlant la perfection peut fragiliser notre estime de soi. Et les filtres ne nous aident pas.

Sur Instagram, certains influenceurs usent et abusent des filtres beauté pour nous donner une impression de perfection. On a toutefois tendance à oublier que l’image qu’ils renvoient ne reflète pas forcément la réalité.

On se tourne alors vers ces filtres pour rentrer dans les standards de beauté des réseaux sociaux. La plupart d’entre eux nous donnent un teint plus clair et sans imperfection, un nez plus fin, une bouche plus pulpeuse et des pommettes plus hautes.

Consciemment ou inconsciemment, la plupart d’entre nous finissent par rattacher ces caractéristiques à la beauté. En plus de créer des complexes chez ceux qui ne cochent pas toutes ces cases, les filtres les exposent également à toutes sortes de critiques. D’après les experts, les filtres contribuent même au colorisme.

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Le colorisme, c’est quoi ?

Le colorisme est une forme de discrimination issue du racisme. Ce concept a été popularisé en 1983 par Alice Walker. Toutefois, il existe depuis bien plus longtemps que cela.

Le colorisme se traduit par une inégalité de traitement basé sur la couleur de peau, l’apparence du visage et/ou la texture capillaire. Il associe la blancheur de la peau à la beauté et à la pureté. Auparavant, les teins plus sombres étaient rattachés à la pauvreté et au pêché.

Notons que le colorisme peut toucher les membres d’une même communauté.

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Le colorisme au cours de l’histoire

Le colorisme existe dans plusieurs pays. En Inde, les personnes ayant une peau plus sombre se trouvent au plus bas de l’échelle du système de caste. En Chine, une peau claire est synonyme de beauté et de noblesse. Dans l’histoire, les esclaves afro-américains qui avaient un teint plus clair se voyaient offrir plus de tâches domestiques. Ceux avec un teint plus sombre devaient travailler dans les champs.

Avec l’apparition des logiciels de retouche d’images comme Photoshop, le colorisme a trouvé de nouvelles façons de se manifester au sein de notre société. On prendra l’exemple du cas O.J. Simpson.

En juin 1994, alors qu’il était accusé de meurtre, le Time et Newsweek ont publié un mug shot où il apparaissait avec une peau visiblement plus sombre. D’après les sources, le Time aurait retouché l’image pour assombrir son teint. Pour les observateurs, cette retouche reflète l’idée selon laquelle plus un homme est noir, plus le public aura de la facilité à croire qu’il est coupable.

En 2011, une étude réalisée par les chercheurs de l’Université de Villanova a mis en avant l’une des conséquences de ce préjugé. Selon eux, il y a eu un lien direct entre la sévérité des sentences données à 12 000 femmes incarcérées et la noirceur de leur peau.

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Un problème aggravé par les réseaux sociaux

L’arrivée des réseaux sociaux n’a pas arrangé les choses. Les selfies et les filtres beauté ont contribué à la propagation du « colorisme digital. » Sachant que leurs photos ou leurs vidéos seront vues par des centaines, des milliers, voire des millions de personnes, les utilisateurs sont plus enclins à se tourner vers les filtres.

Récemment, Snapchat a révélé que plus de 200 millions de personnes utilisent chaque jour les filtres de son outil Lenses. La plupart d’entre eux s’en servent pour éclaircir leur teint ou pour embellir leurs traits. Aujourd’hui, les filtres sont tellement sophistiqués qu’ils peuvent modifier votre visage de façon imperceptible.

Peu de gens le savent, mais les algorithmes utilisés par les réseaux sociaux renforcent la popularité des personnes à la peau claire, au détriment de celles qui ont un teint plus foncé. Et cela s’applique également aux traits du visage. Il y a quelques jours, on a découvert que l’algorithme de recadrage d’images de Twitter préférait les visages plus clairs, plus fins et plus jeunes.

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Des adolescents victimes de harcèlement

Les personnes victimes de colorisme font parfois l’objet de harcèlement. Lise, une jeune afro-américaine vivant à Georgia, en est l’exemple parfait. Le temps d’un entretien avec nos confrères du site Technology Review, cette adolescente a raconté le calvaire qu’elle vivait au quotidien.

Lise, qui est originaire de Haïti, explique qu’elle se fait sans cesse harceler par ses camarades de classe. Ces derniers se moquent d’elle en raison de son accent, de son odeur ou encore de la nourriture qu’elle mange.

Néanmoins, le plus souvent, ils la critiquent sur son physique et notamment sur sa peau noire. Le harcèlement subi par Lise est tel que ses enseignants sont parfois contraints de la renvoyer chez elle parce qu’elle ne peut pas s’empêcher de pleurer.

« Je me souviens d’être rentrée chez moi et d’avoir pris une paille de fer. Je suis allée sous la douche, j’ai pris la crème éclaircissante de ma mère et j’ai frotté ma peau avec. »

Lise ne se fait pas harceler que par ses camarades de classe blancs. Les étudiants noirs s’y mettent également, car sa peau est plus sombre que la leur. Un jour, l’un d’entre eux lui aurait demandé pourquoi elle était aussi noire.

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Un problème d’estime de soi

Le colorisme véhiculé par les réseaux sociaux pose un véritable problème d’estime de soi aux utilisateurs. Il leur impose en effet un idéal de beauté qui est quasiment inatteignable. Ce phénomène a même hérité du nom « Instagram face. » Maintenant, pour être considérée comme « belle » sur les réseaux sociaux, une femme doit avoir un visage fin, une peau claire, le fameux « foxy eye » et des lèvres pulpeuses.

D’après les experts, tout cela a un profond impact sur la façon dont les jeunes filles voient leur corps et forgent leur identité.

Néanmoins, les effets du colorisme sont plus graves sur celles à la peau sombre. C’est ce que nous apprend Donald Hall, professeur au Michigan State University et expert en colorisme.

« Ces jeunes filles imitent ces comportements, et celles qui ont une peau très noire ne voient aucune échappatoire. Ce sont celles qui risquent le plus de se faire du mal », explique-t-il.

Selon Donald Hall, elles peuvent se mettre en danger en utilisant des crèmes pour blanchir leur peau. Ces produits sont connus pour contenir des composants potentiellement cancérigènes. Malgré cela, l’industrie du blanchiment de peau continue de prospérer. Pour preuve, elle vaut actuellement plus de 8 milliards de dollars.

Mais les risques auxquels ces jeunes filles s’exposent vont bien au-delà des risques physiques. Elles peuvent également souffrir de troubles émotionnels et psychologiques.

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Des standards de beauté uniformes

Amy Niu est une chercheuse en psychologie de l’Université du Wisconsin, à Madison. En 2019, elle a mené une étude pour déterminer l’impact des filtres beauté sur la façon dont se voient les femmes américaines et chinoises.

Elle a pris les photos de 325 femmes en âge d’aller à l’université. Sans leur dire, elle y a ajouté des filtres. Elle a ensuite mesuré leur émotion et leur estime de soi lorsqu’elles ont vu leur photo retouchée et non retouchée.

Les résultats obtenus ont révélé que les Chinoises qui ont vu les photos retouchées se sont senties mieux en les découvrant. Les Américaines, quant à elles, n’ont rien ressenti de particulier en voyant leur photo retouchée et celle qui ne l’était pas.

D’après Amy Niu, cela signifie qu’il y a une différence culturelle lorsqu’il s’agit de standards de beauté.

« Les géants de la tech le savent et ils créent différentes versions de leurs filtres pour répondre aux besoins de ces différents groupes de personnes. »

C’est notamment le cas de la société à l’origine des applications TikTok et Douyin (sa version chinoise). Les deux applications proposent chacune des modes pour embellir le visage de leurs utilisateurs. Elles sont toutefois différentes.

Douyine propose aux Chinois des filtres qui donnent une peau plus lisse et plus claire. TikTok, pour sa part, offre aux Américains des filtres qui leur donnent un teint bronzé, des dents plus blanches et des cils plus longs.

Amy Niu déplore le fait que la prolifération des images filtrées tend à uniformiser les standards de beauté. Selon elle, les filtres « effacent toutes les différences de nos visages et font la promotion d’une apparence en particulier. »

Heureusement, il existe actuellement des organisations qui luttent contre le colorisme. Beautywell est l’une d’entre elles. Ces organisations proposent des programmes visant notamment à éduquer les jeunes filles de couleur sur la sécurité en ligne et les dangers du blanchiment de peau.