L’histoire de Sophie Zhang, l’ancienne analyste de Facebook qui a révélé l’existence d’une manipulation politique mondiale

Sophie Zhang s’est surtout fait connaitre en septembre 2020 lorsqu’une version abrégée de son mémo de sortie de l’entreprise Facebook a été publiée. En effet, Zhang travaillait comme analyste pour la compagnie, mais elle a aussi décidé de s’attaquer à une autre tâche qui est celle de trouver et supprimer les faux comptes et les « likes » utilisés pour influencer les élections au niveau mondial. D’après le mémo, il s’avère qu’elle avait identifié des dizaines de pays dont l’Afghanistan, l’Inde, ou encore le Mexique, où ce type d’abus permettait aux politiciens de manipuler le public. Mais dans le document, on peut aussi voir que Facebook n’a pas fait grand-chose pour essayer de régler le problème malgré les efforts de Zhang.

Selon les informations, Zhang a encore hésité la veille de son départ sur le fait de rédiger ou non le mémo. C’était peut-être sa dernière chance de créer assez de pression interne au niveau des dirigeants pour que ceux-ci s’attaquent sérieusement aux problèmes.

Une femme se tenant le visage dans les mains, avec un bonnet et des gants
Image par Free-Photos de Pixabay (image recadrée)

Elle avait d’ailleurs refusé une somme de 64 000 dollars qu’elle devait obtenir si elle signait un accord de non-dénigrement, car elle voulait garder sa liberté de pouvoir critiquer la compagnie. L’événement avait également lieu deux mois avant les élections américaines de 2020 et elle ne voulait pas influencer le public concernant le processus électoral.

Un mémo qui a fait du bruit

En tout cas, l’élection est passée et en avril 2021, Zhang a été citée dans deux articles du Guardian avec son nom et son visage, et elle donnait des détails par rapport à une manipulation politique qu’elle avait découverte, mais aussi la négligence de Facebook concernant le problème.

Elle a fourni des preuves supportant le fait que Facebook facilite les interférences aux élections et ne fait rien si l’intérêt de la société n’est pas en jeu. Comme réponse, Joe Osborne, un porte-parole de la Société, a nié les déclarations de Zhang. Il a indiqué que Facebook fait tout pour lutter contre les abus au niveau mondial et avait une équipe spécialisée.

En tout cas, en révélant son nom, Zhang risquait d’être poursuivie par Facebook et avoir des problèmes dans sa future carrière. Après avoir passé une année à éviter les questions personnelles, elle est maintenant prête à raconter son histoire. Elle veut que le monde comprenne comment elle est devenue une protectrice de la démocratie et pourquoi c’est important pour elle. Elle a aussi indiqué qu’elle en avait assez de se cacher en tant que femme transsexuelle.

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Son travail chez Facebook

Zhang a intégré  Facebook en 2018, et selon elle, elle n’a jamais prévu d’être dans la position où elle s’est retrouvée. Lorsqu’elle a reçu l’offre de Facebook, elle a déclaré à son recruteur qu’elle ne croyait pas que l’entreprise améliorait le monde, mais qu’elle allait la rejoindre pour aider à régler le problème.

Selon elle, elle n’a été affectée à aucune équipe spécifique, comme toute nouvelle recrue. Elle voulait travailler dans le domaine de l’intégrité des élections, mais ses capacités ne correspondaient pas. Elle a alors intégré une équipe travaillant sur les faux engagements. Ces derniers concernent par exemple les likes, les partages ou encore les commentaires qui ont été achetés et qui ne sont pas authentiques. L’équipe se concentrait surtout sur les réactions produites par des robots pour augmenter la popularité d’une personne.

Après six mois dans la boîte, Zhang a commencé à se demander si les politiciens pouvaient faire la même chose pour augmenter leur influence sur la plateforme. Elle a alors trouvé des exemples au Brésil et en Inde, des pays qui étaient en train de préparer des élections générales. Zhang a aussi découvert quelque chose de plus inquiétant. Juan Orlando Hernandez, l’administrateur de la page Facebook du président du Honduras, avait créé des centaines de pages avec des faux noms et les utilisaient pour remplir les publications du président de likes et de commentaires.

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Elle voulait améliorer le monde

Lorsque Zhang a fait part de ses inquiétudes aux responsables de la compagnie, ceux-ci ne l’ont pas écoutée. L’équipe travaillant sur l’intégrité des pages n’a pas bloqué la création en masse de fausses pages ressemblant à des utilisateurs.

L’équipe spécialisée dans les pages d’accueil, de son côté, n’a pas réglé l’algorithme pour gérer les faux likes et commentaires. Après une année à mettre la pression sur les responsables, Zhang a finalement obtenu la suppression des fausses pages. Quelques mois plus tard, Facebook a mis sur pied une « politique de comportement inauthentique » qui supprime les fausses pages. Toutefois, personne n’a eu l’instruction de l’appliquer.

Zhang a alors pris l’initiative d’analyser les données pour rechercher les fausses pages, les faux comptes et les autres. Elle a trouvé des cas dans des dizaines de pays, notamment en Azerbaïdjan où la méthode était utilisée pour harceler  l’opposition. Zhang a continué à mettre la pression sur les équipes responsables car elle pensait que c’était le meilleur moyen de se débarrasser des fausses pages.

Au cours de l’automne 2019, des semaines de manifestations ont éclaté en Bolivie après la contestation des résultats des élections. Quelques semaines plus tôt, Zhang a dû arrêter de s’occuper de la Bolivie pour se tourner vers d’autres cas qui semblaient plus importants. Elle s’est alors sentie coupable même si elle savait qu’on ne pouvait pas lier directement sa décision et les événements.

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L’impact sur sa santé

Zhang a payé le prix en essayant de régler toute seule le problème des manipulations politiques. Au cours de l’année entre les événements en Bolivie et son renvoi, l’effort a eu des effets néfastes sur sa santé. Elle avait déjà des problèmes d’anxiété et de dépression mais cela a empiré à cause de son travail. Elle ne pouvait plus s’arrêter de penser aux crises politiques des différents pays. La pression l’a poussée à s’écarter de ses amis et de ses proches. Elle s’est de plus en plus isolée et a même fini par se séparer de sa petite amie. Elle a augmenté les doses de ses médicaments contre l’anxiété et la dépression.

L’on sait que le fait d’être aussi préoccupée face aux problèmes des autres pays est lié au chemin qu’elle a parcouru depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte. Elle est notamment passée par des périodes très difficiles à cause des harcèlements qu’elle a subis parce qu’elle était transsexuelle.   

C’est lorsqu’elle a commencé à ressentir des problèmes au niveau physique et mental qu’elle a réfléchi à ce qu’elle allait faire concernant Facebook. Elle voulait quand même donner une chance à la compagnie. Elle voulait aussi partager ses informations avec quelqu’un, et le hasard a voulu qu’elle reçoive à ce moment un e-mail de la part d’un journaliste. Il s’agissait de Wong qui était à l’époque un reporter senior du Guardian spécialisé dans les technologies. Elle a ainsi décidé de le rencontrer.

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Une pression constante

Plus tard, il a semblé qu’il y avait des améliorations sur Facebook, mais malgré ses efforts pour intensifier la lutte contre les manipulations, les responsables ont parlé d’autres priorités. Ils ont aussi rejeté la proposition de Zhang d’appliquer des mesures plus pérennes comme le fait de suspendre ou pénaliser les politiciens qui répétaient les fautes.

En janvier 2020, ses patrons lui ont demandé d’arrêter de travailler sur la politique et se limiter à son travail. Si elle ne coopérait pas, elle pouvait être renvoyée. Elle a cependant continué ses activités en secret. Mais avec toute la pression, Zhang s’est rendu compte qu’elle devait partir et a prévu de quitter l’entreprise après les élections américaines. Mais en août, elle a été renvoyée par la compagnie parce qu’elle n’aurait pas été performante dans son travail.

Au cours de sa dernière journée de travail, Zhang a publié son mémo en interne, mais Facebook l’a effacé pour plus tard publier une version corrigée. Les ressources humaines lui ont demandé de supprimer une copie protégée par un mot de passe qu’elle avait postée sur son site web personnel. Elle a essayé de négocier en disant qu’elle allait l’effacer si la version originale qu’elle avait postée en interne était rétablie. Le lendemain, son site web en entier a été supprimé à cause d’une plainte de Facebook. Quelques jours plus tard, tout son domaine a également été supprimé.

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Elle a demandé pardon à ses collègues

Malgré tout cela, Zhang a demandé pardon à ses collègues pour les problèmes qu’elle leur a causés et pour être partie sans pouvoir faire plus. Elle a aussi demandé pardon aux citoyens des différents pays pour ne pas avoir agi plus vite.

L’on sait qu’avant de se montrer au public, Zhang a aussi décidé de cacher son changement de genre. Selon elle, c’est pour que les gens se concentrent sur son message, que ce soit aux Etats-Unis ou dans les autres pays.

Les réactions aux articles dans le Guardian n’étaient pas vraiment satisfaisantes par rapport à ce que Zhang avait envisagé, mais elle ne regrette pas sa décision de parler de l’affaire. Selon elle, quelqu’un devait prendre la responsabilité et faire ce qui est possible pour protéger le peuple.

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