Quand Google Earth aide à identifier les auteurs d’un horrible massacre

Google Earth possède visiblement des vertus insoupçonnées. Preuve en est, la BBC a utilisé la solution afin d’identifier le lieu d’un massacre perpétré par des soldats en Afrique et l’enquête a même permis de remonter jusqu’aux auteurs de cet acte ignoble et inhumain.

L’affaire remonte à l’été. Une vidéo de deux minutes a commencé à circuler sur les réseaux sociaux.

Google ,Earth

La séquence était proprement insoutenable. Elle montrait en effet deux femmes et deux enfants en bas âge escortés par un groupe de soldats.

Deux femmes massacrées avec leurs enfants

La scène ne s’arrêtait pas là. Les soldats finissaient en effet par bander les yeux de leurs victimes avant de les forcer à s’agenouiller pour les abattre ensuite de plusieurs coups de feu.

Les internautes ont massivement relayé la vidéo sur les plateformes sociales habituelles et de nombreuses théories ont commencé à émerger sur la toile. Pour certains, la vidéo avait été tournée au Mali, pour d’autres les faits avaient eu lieu au Cameroun.

Le gouvernement camerounais a alors publié un communiqué remettant en cause la légitimité de la vidéo et en qualifiant les informations l’accompagnant de fake news. Pour appuyer son propos, le porte-parole du gouvernement a notamment pointé du doigt les armes portées par les soldats apparaissant dans la vidéo. Des armes qui n’étaient d’après lui pas celles utilisées par l’armée camerounaise.

BBC News Africa a alors ouvert une enquête. Dans un premier temps, nos confrères ont cherché à identifier le lieu où avait été tournée la vidéo. Comment ? En analysant chaque image de la vidéo.

La BBC a localisé le lieu du massacre grâce à Google Earth

Ils ont commencé par analyser les courbes de la chaîne de montagnes apparaissant dans les premières quarante secondes de la vidéo. Les images ont ensuite été transmises à différentes sources et l’une d’entre elles a immédiatement reconnu un paysage camerounais. La BBC a alors utilisé Google Earth pour vérifier les déclarations de sa source et les enquêteurs ont bel et bien été en mesure d’établir une correspondance.

À partir de là, ils ont pu déterminer un périmètre global. En procédant par élimination, la BBC a fini par identifier le chemin de terre emprunté par les soldats, un chemin de terre se trouvant près d’une ville du nom de Zelecet.

Les reporters ont poursuivi leurs investigations en listant toutes les habitations apparaissant dans la vidéo et en les comparant avec les relevés de Google Earth. Cette étape leur a permis de confirmer la localisation du massacre et même de déterminer l’endroit exact où ces femmes et ces enfants ont trouvé la mort.

Le plus dur restait cependant à faire. Il fallait effectivement déterminer le moment du massacre. Une fois de plus, la BBC s’est appuyée sur les habitations visibles dans la vidéo. En comparant les images de la séquence avec l’historique des cartes proposé par Google Earth, nos confrères ont pu déterminer que le massacre avait eu lieu après le mois de novembre 2014.

Une datation rendue possible par l’historique des cartes

En effet, l’un des bâtiments présents dans la séquence était entouré de murs, des murs qui n’apparaissaient pas sur les cartes les plus anciennes.

Grâce à un autre bâtiment, les reporters ont également pu confirmer que la tuerie s’était déroulée avant le mois de février 2016. La vidéo n’était donc pas récente et elle avait été tournée entre 2014 et 2016.

Puis, l’équipe a remarqué un sentier un peu particulier, un sentier apparaissant uniquement sur Google Earth entre janvier et avril 2015.

Ce qui a par la suite été confirmé par l’ombre projetée par les soldats.

Il restait à déterminer l’identité des tortionnaires. Une fois de plus, la BBC n’a pas eu besoin d’aller chercher très loin et les enquêteurs ont ainsi tout bonnement analysé les armes portées par les soldats.

Ils ont alors réalisé que ces dernières étaient en réalité des Zastava M21, des armes utilisées par les armes serbes et les forces irakiennes… mais aussi par certains soldats du Cameroun. La BBC a ensuite analysé les tenues des soldats, en les comparant à des photos publiques partagées sur Facebook. Une fois encore, les vêtements correspondaient.

Facebook a permis d’identifier certains tortionnaires

Lors de son démenti, le gouvernement camerounais avait également avancé que les soldats visibles dans la vidéo ne portaient pas de matériel de combat. Aucun gilet pare-balles ou casque n’étaient apparents. En explorant la région à l’aide de Google Earth, les journalistes ont précisément identifié un avant-poste de combat situé à seulement quelques centaines de mètres du lieu du massacre. Un poste de combat qui apparaissait dans un reportage diffusé par Channel4News en 2015.

Compte tenu de tous les éléments présentés, le gouvernement camerounais a fini par publier un second communiqué pour informer de l’ouverture d’une enquête visant sept militaires.

De son côté, la BBC a réussi à identifier l’un des soldats impliqués dans le massacre en faisant des recherches sur Facebook à partir de son surnom : Tchotcho. Nos confrères ont alors découvert que ce dernier s’appelait en réalité Cyriaque Bityala et qu’il se trouvait sous le coup d’une enquête. Une information confirmée un peu plus tard par une autre source.

La BBC a continué sur sa lancée et les enquêteurs ont fini par identifier tous les soldats présents sur la vidéo. Les informations ont ensuite été transmises au gouvernement camerounais et ce dernier a confirmé que ces militaires avaient été arrêtés et emprisonnés en attente de leur jugement tout en précisant qu’ils bénéficiaient tous de la présomption d’innocence.

Plus tôt dans la semaine, la BBC a partagé sur Twitter un thread fascinant expliquant toutes les démarches entreprises par ses enquêteurs.

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