Retour sur le mythe du dragon

Le mythe du dragon se retrouve dans presque toutes les civilisations. Cette créature légendaire est généralement décrite comme une sorte de gigantesque reptile doté d’ailes et de pattes armées de griffes. La première mention d’une telle créature fantastique remonte probablement au paléolithique supérieur. Curieusement, un animal relativement similaire est présent dans la culture de la plupart des civilisations.

Néanmoins, l’image qui lui est rattachée varie selon les époques et les nations.

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Le scientifique Julien d’Huy s’est intéressé à l’origine du mythe du dragon. Il a appliqué des techniques statistiques en utilisant les données disponibles concernant les divers types de dragons à travers le monde et les récits qui y sont associés. D’après ses analyses, la première mention du dragon aurait eu lieu en Afrique.

La légende aurait ensuite progressé vers l’Asie du Sud-est, puis vers l’Australie, ensuite vers l’Amérique jusqu’à l’Europe paléolithique.

Le protodragon

Le premier Dragon serait une sorte de serpent capable de voler. Son rôle consistait à veiller sur les sources et autres points d’eau. Il était doté d’écailles, de cornes et de poils. Il était capable de provoquer des inondations et des tornades, et d’arrêter la foudre et le tonnerre.

Notons que les plus anciennes traces de représentation de dragon datent du Néolithique (en Mongolie), et du IVe millénaire av. J.-C. (dans une tombe néolithique de Xishuipo, site archéologique de la province du Henan, en Chine).

Les trois âges du dragon

D’une manière générale, les experts classent les appréhensions du dragon en trois âges. Le premier est celui du « Dragon cosmique », où l’animal est associé à une force de la nature, voire une divinité.

Son existence est supposée avoir précédé le monde des humains. Le deuxième âge correspond au « Dragon-gardien ». Ici, la créature protège parfois des trésors ou des connaissances. Le troisième est associé au « Dragon maléfique », qui représente la force du mal.

Le dragon cosmique

Autrefois, dans les plus anciennes légendes, le dragon était généralement associé aux forces de la nature qui étaient encore inexplicables. Certains mythes font allusion à deux entités représentant les deux fondements du dualisme, le bien et le mal, pour expliquer l’origine du monde. D’autres concilient ces deux absolus dans un être hybride : le dragon.

Dans les civilisations asiatiques, notamment en Chine, le dragon symbolise la puissance de la régence et de la nature. Il fait partie des mythes fondateurs de la civilisation chinoise. Les empereurs de Chine étaient appelés « Fils du Dragon ». La « Face de Dragon » désigne l’empereur. La « Perle du Dragon » représente la sagesse du chef, la perfection de sa pensée et de ses ordres.

Dans les croyances chinoises, l’astronomie est associée au mythe du dragon. Ainsi, l’éclipse a lieu, car des dragons poursuivent inlassablement le Soleil et la Lune. En outre, quand le jour lève lorsqu’un grand dragon de feu ouvre ses yeux, et la nuit tombe quand il les ferme. Son souffle se manifeste par les tempêtes et sa colère s’exprime par le tonnerre.

Par ailleurs, le dragon représente le cycle de la végétation. Les dragons assureraient également des fonctions primordiales dans l’agriculture. Ils sont considérés comme bienfaisants, mais pouvant être maladroits, voire s’enivrer et oublier de faire tomber la pluie.

En Bretagne, la légende arthurienne parle de deux dragons habitant en dessous du sol. Vortigern allait sacrifier le jeune Merlin pour défaire une supposée malédiction empêchant la construction d’une forteresse. L’enchanteur lui a alors révélé la présence des deux monstres sous-terrains.  « Lorsqu’ils commencent à éprouver sur eux le poids de la bâtisse, ils s’agitent, et les murs s’écroulent », lui a-t-il expliqué. « Roi, je te dirai que ces dragons représentent, le blanc, la nation bretonne, le rouge, toi, Vortigern. Ce pays, tu le possèdes indûment. Mais le Dragon blanc est en route, malheur au Dragon rouge, car il court sa perte. »

Certaines civilisations ont assimilé la terre à un énorme dragon.

Le dragon gardien

Au fil du temps, les caractéristiques et les rôles attribués aux dragons ont changé. Les civilisations du Proche-Orient à la Chine et de l’Irlande à la Méditerranée ont des légendes sur des dragons gardiens. Ceux-ci sont généralement décrits comme à une seule ou à plusieurs têtes, munis d’écailles, de griffes et d’ailes, crachant du feu ou des vapeurs mortelles.

Le Dragon-veilleur a pour mission principale de protéger des trésors ou des connaissances. Il tue tous ceux qui les convoitent, à l’exception de héros sélectionnés.

Les récits font souvent référence à des héros devant remplir certaines conditions pour les combattre ou les convaincre. Cet aspect est remarquable dans la mythologie grecque, qui est illustrée par de nombreux dragons. Ces derniers veillent souvent sur des trésors comme de l’or ou des pierres précieuses, symbolisant le noyau du monde ou le cœur des hommes, et incarnent des dangers naturels. L’objet de convoitise peut également être l’immortalité de l’âme ou la Connaissance suprême.

Notons que le mot « dragon » vient du grec « Drakon », qui signifie « regard » ou « regarder fixement ». Il est parfois considéré comme le « voyant universel ». Un des exemples les plus marquants est sans doute celui de Phyton. Il dévoile la connaissance à celui qui vient l’interroger à Delphes à travers des énigmes.

En outre, le serpent du jardin d’Eden est, en quelque sorte, considéré comme le plus « simple » des dragons.

Le dragon maléfique

Dans certaines civilisations, notamment occidentales, l’évolution de la représentation du dragon a pris une tournure négative. La créature est considérée comme un être méchant, malveillant ou maléfique. Il rançonne les passants, exige des sacrifices, terrorise et envahit des pays entiers. Selon les experts, cette nouvelle conception péjorative du dragon coïncide avec l’arrivée, par la mer, des Vikings venus du Nord sur leurs Drakkars et Snekkars ornés de têtes de dragons ou de serpents. Les envahisseurs mongols et tartares venus de l’Est brandissaient également des étendards décorés de dragons.

D’après les chercheurs, le christianisme aurait ensuite intégré la crainte du dragon et modifié sa signification. Ainsi, la créature symbolise la barbarie et la Bête maléfique. Il est devenu l’incarnation de Satan et du paganisme. L’Apocalypse de Jean prédit un combat entre l’Agneau, symbolisant le Christ, et le dragon, représentant Satan.

Depuis, de nombreux mythes font référence à de pieux et courageux chevaliers devant combattre des dragons. Ces derniers y sont généralement considérés comme des adversaires suprêmes, mais que les héros peuvent vaincre. Les légendes tournent alors autour de l’enjeu de la délivrance d’une princesse inaccessible, de l’acquisition d’un objet au pouvoir puissant ou de la reconnaissance éternelle des populations délivrées.

Un collage des attributs cruciaux des prédateurs ultimes ?

Certes, les dragons orientaux et occidentaux sont différents à de nombreux égards. Toutefois, il est intrigant de constater les convergences entre ces deux courants généraux, et les autres traditions.

Le mythologue Joseph Campbell a établi une théorie selon laquelle les humains héritent de certains traits psychogénéalogiques de leurs ancêtres, qui deviennent une expérience intérieure appelée « inconscient collectif ».

L’anthropologue David E. Jones, dans son livre An Instinct for Dragons, a suggéré que le mythe du dragon serait le fruit de l’évolution et de la sélection naturelle. En effet, nos ancêtres primates auraient développé une certaine reconnaissance de la forme du dragon. Il pense que cette créature constitue un collage des attributs cruciaux des prédateurs ultimes : les ailes des grands oiseaux de proie, les mâchoires et les griffes des grands chats et les corps sinueux des serpents. D’ailleurs, le dictionnaire Larousse définit le dragon comme « un animal fantastique […] avec des griffes de lions, des ailes et une queue de serpent ».

Pour formuler cette théorie, le scientifique avait observé les comportements des singes vervets. Ces animaux réagissent instinctivement aux serpents, aux grands chats et aux oiseaux de proie.

Inspiré de fossiles d’animaux préhistoriques ?

Dans The First Fossil Hunters, l’historienne des sciences Adrienne Mayor a proposé que le mythe du dragon ait pu être inspiré des dinosaures. Toutefois, il est difficile d’imaginer que les premières civilisations ont vu l’un de ces reptiles, car des dizaines de millions d’années les séparent. La chercheuse pense plutôt que les légendes auraient pu être inspirées par la découverte de fossiles d’animaux préhistoriques.

D’autres hypothèses ont également été avancées, comme le fait que le mythe est inspiré des grands reptiles, en particulier des crocodiles ou du Varan de Komodo.