Retour sur l’explosion de la navette Challenger

Avant le lancement de STS-51-L, la dixième mission du vaisseau spatial d’essai Challenger, ou OV-099 (Orbital Vehicle-099), le gouvernement américain a veillé à ce que l’opération soit un évènement d’une envergure nationale. Le président Ronald Reagan a même lancé une initiative intitulée « Teacher in Space Project ». Il s’agissait d’un concours auquel 11 401 candidats ont participé pour gagner une place à bord du vaisseau.

Le but était d’attirer davantage l’attention sur le programme spatial.

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Christa McAuliffe, une enseignante en sciences humaines de 37 ans, du New Hampshire, l’a remporté. La lauréate devait être la première institutrice dans l’espace. De nombreux Américains, dont la plupart étaient des écoliers, étaient impatients d’assister au décollage. Ils ne se doutaient pas qu’ils allaient assister à la plus terrible catastrophe de toute l’histoire de la NASA.

Le lancement a eu lieu le 28 janvier 1986, au Cap Canaveral, en Floride. Au début, tout semblait bien se passer. Ce n’est que soixante-treize secondes après le décollage qu’une panne est survenue. L’accident qui s’en est ensuivi a coûté la vie de tous les membres de l’équipage.

Challenger : un terrible accident

L’engin a pris feu dans le ciel. Ensuite, le matériel s’est désintégré et l’habitacle est tombé dans l’océan. Les plongeurs ont mis trois semaines pour retrouver les restes de l’équipage.

Ils ont également trouvé des cahiers, des magnétophones et un casque contenant des oreilles et un scalp dispersés dans la mer.

Après la tragédie, la NASA a déclaré qu’elle n’avait aucune idée de ce qui avait pu se passer. Cependant, des enquêtes approfondies ont révélé que l’accident a été provoqué par un dispositif défectueux. Les responsables de l’agence ont même été prévenus du danger.

La vérité a éclaté grâce à une commission présidentielle dirigée par William P. Rogers. Neil Armstrong, Sally Ride, Chuck Yeager et Richard Feynman y étaient présents.

Il a été révélé que l’accident a été provoqué par la rupture de l’un des joints toriques d’un des deux propulseurs à poudre. Ces derniers étaient situés à proximité du réservoir principal d’hydrogène.

Ces joints en caoutchouc ont été développés par la compagnie américaine Morton Thiokol, située au nord des États-Unis. Ils étaient conçus pour couvrir des parties des fusées d’appoint. Cependant, ils n’ont pas été testés à de basses températures.

Un mauvais timing

Or justement, au moment du lancement, l’océan était glacial. La Floride était touchée par un phénomène météorologique qui a fait descendre les températures en dessous de 0°C. Il s’agit d’un phénomène bien connu dans la région. Cette nuit-là, les joints en caoutchouc étaient gelés. Ils étaient encore trop rigides pour remplir leur fonction.

La rupture des joints a été progressive. La flamme n’aurait d’après l’enquête touché le réservoir externe que lorsque l’engin a traversé une zone de turbulence, préalablement signalée par un pilote d’avion. Jusque là, la faille était plus ou moins bouchée par des restes de poudre partiellement brûlée. Lorsque le feu a atteint la tête de la fusée, elle a explosé.

C’est ce qui explique le fait qu’elle n’ait pas pris feu dès le départ.

Un problème lié aux joints toriques

Le problème lié aux joints toriques était bien connu des ingénieurs et des directeurs de la NASA. En septembre 1971, McDonnell Douglas avait publié un article selon lequel les joints situés près du réservoir risquaient de prendre feu et de provoquer un désastre.

Le constructeur aéronautique américain avait précisé que si un tel accident devait se produire, alors il ne serait pas possible de le détecter à temps et d’avorter la mission avant que le pire ne se produise.

Par ailleurs, en 1977, après un vol d’essai, les ingénieurs de l’agence ont constaté que, même en doublant les joints, la combustion des moteurs pouvait provoquer leur flexion et permettre au gaz de s’échapper.

George Hardy, directeur du projet des propulseurs de fusée à poudre, aurait alors été informé de ce risque. Toutefois, le message n’était pas parvenu jusqu’à Morton-Thiokol. Aucun changement n’a donc été apporté au dispositif.

En revenant avec un joint torique érodé, en1981, l’orbiteur Columbia a permis de confirmer la théorie des ingénieurs. Par ailleurs, sept des neuf missions effectuées par la navette Challenger ont été confrontées au même problème. Ce dernier a même reçu le nom de « Criticité 1 ».

Cela signifiait que le danger représente « la perte de la mission, des véhicules et de l’équipage ».

Toutefois, puisque la navette n’a pas explosé à la suite des missions précédentes, les responsables ont décidé de ne pas lui apporter de modifications. Le commissaire Richard Feynman avait averti à l’époque que cela revenait à jouer à « une sorte de roulette russe…. ». 

Les ingénieurs de Morton Thiokol auraient également eu des doutes concernant la résistance des joints. Cependant, personne n’a pensé à les soumettre à des tests simulant une température basse.

Lors des missions précédentes, l’engin n’a pas explosé, car les joints toriques fondus ont donné naissance à un autre joint qui a bloqué les gaz. Toutefois, lors de la dixième mission, ce phénomène n’a pas pu se produire à cause du froid.

De multiples avertissements

En amont de la mission, les ingénieurs Bob Ebling et Roger Boisjoly se sont d’ailleurs fermement opposés au lancement. Dans une note de service datant d’octobre 1985 et intitulée « Au secours ! », Bob Ebling a prévenu la NASA que le vaisseau pourrait exploser si la température de l’eau était inférieure à 4 °C (40 °F).

De son côté, Roger Boisjoly, un ingénieur de Morton-Thiokol, a fait part de son inquiétude aux responsables de l’Agence. Il avait même déclaré que la mission risquait de se solder en « une catastrophe de la plus haute importance ».

« Je me suis battu comme un fou pour arrêter ce lancement », a-t-il déclaré des années plus tard. « Je suis tellement déchiré à l’intérieur que je peux à peine en parler, même maintenant. » La veille du lancement, il aurait même dit à sa femme : « Ça va exploser ».

Un accident qui aurait pu être évité

Environ dix-sept pour cent des Américains, soit plus de quarante millions de personnes, ont suivi le décollage à la télévision. Les communications de l’équipage ont été transmises en direct. Les astronautes semblaient tous enthousiastes et insouciants.

Mme McAuliffe, l’institutrice, rêvait d’aller dans l’espace depuis ses onze ans. « Je veux regarder par la fenêtre et faire l’expérience des merveilles de l’espace », a-t-elle déclaré aux journalistes lors des préparatifs pour la mission. « [Ceci] est une occasion unique de réaliser mon rêve. »

Elle envisageait de faire un tour télévisé du vaisseau spatial et de partager un journal personnel lors de son retour. Cependant, elle n’était pas la seule à avoir de grands projets. Ronald McNair espérait pouvoir faire le premier solo de saxophone dans l’espace et donner un concert en direct dans les étoiles. Il y avait également Ellison Onizuka, la première Américaine d’origine japonaise dans l’espace, et Judith Resnick, la deuxième femme dans l’espace. Ils étaient accompagnés par trois astronautes experts, dont Gregory Jarvis, Dick Scobee et le capitaine Michael Smith.

Certains membres de l’équipage étaient encore conscients au moment de l’explosion

À la suite de l’accident, la NASA a déclaré que les astronautes étaient morts sur le coup. Or, d’après l’enquête, la cabine de l’équipage a résisté à l’explosion et s’est détachée de la navette.

Au moment où celle-ci a commencé sa chute libre, les sept astronautes étaient toujours à l’intérieur, et certains d’entre eux seraient restés conscients, comme Resnick et Onizuka. Ils ont même activé leur Personal Egress Air Packs. Il s’agit d’un dispositif leur permettant d’avoir de l’air respirable durant six minutes.

Selon les enquêteurs, tous les indices portent cependant à croire qu’ils ne savaient pas vraiment ce qui leur arrivait. Ils ignoraient qu’ils étaient en chute libre, et que la cabine n’était plus reliée à la navette.

L’explosion a eu lieu à 15 km d’altitude. Les astronautes ont heurté la surface de l’océan à une vitesse de 333 km/h (207 mi/h). D’après les enquêteurs, ils ont probablement été arrachés de leurs sièges et écrasés par les débris.

« Parfois des choses douloureuses comme ça arrivent. Tout cela fait partie du processus d’exploration et de découverte », avait déclaré le président Reagan, en s’adressant aux écoliers américains, dans une émission de télévision en direct. « L’avenir n’appartient pas aux cœurs sensibles, il appartient aux braves. »

D’après le physicien américain Feynman, qui a reproché à la NASA sa négligence, « la réalité doit l’emporter sur les relations publiques, car la nature ne peut être trompée. »

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